Feuilleton story : Top models au top niveau

Dans un premier temps, l’épidémie frappe les petites lucarnes à doses homéopathiques. On commence par vous administrer un soupçon de télénovela brésilienne. Peu OU pas de réaction. Lui succède un produit made in France bricolé en toute hâte et déprogrammé tout aussi rapidement. En désespoir de cause, on vous assène la grosse artillerie hollywoodienne (baptisée «soap opera» aux States), capable de clouer ménagères, chômeuses et «coconneuses» de tous pays devant leurs postes. Et là, miracle, la sauce prend. Les revues spécialisées sautent sur l’occasion et vous disent, deux fois par mois et dix mois sur douze, tout, tout, tout ce que vous n’avez pas toujours voulu savoir sur «Santa Barbara», «Haine et passions» et compagnie. Machine, actrice principale de l’un, pouponne et n’a jamais été aussi heureuse (vraiment?). Trucmuche, héros de l’autre, a trouvé la femme de sa vie. Ainsi de suite et jusqu’à épuisement du (et des) sujet(s) avant de passer au suivant. Depuis septembre dernier et sur Antenne 2, le suivant en question est «Top models », série diffusée outre-Atlantique depuis mars 1987 sous le titre «The bold and the beautiful» sur CBS. Dans ce feuilleton, deux familles tiennent le haut du pavé et se partagent coups d’éclat, de foudres et de théâtre. Héros de «Top models» : Clayton Norcross et Ron Moss, alias Thorn et Ridge For-rester, frères plus ou moins rivaux. Voilà pour le côté cour. Côté jardin, les deux acteurs — on ne peut plus différents — semblent tout à fait conscients du ghetto parfois doré que constitue pareille série. «Avant de tourner dans « Top models », je n’avais pas une très haute opinion sur les soaps, ni sur leurs interprètes, affirme Norcross. Mon expérience personnelle m’a rapidement fait changer d’avis. Nous jouons dans des conditions techniques éprouvantes. Contrairement aux séries comme « Dallas » et « Dynas-tie » où les mêmes scènes sont filmées sous différents angles (gros plan, plan large, plan américain) et à plusieurs reprises, nous sommes obligés de mettre en boîte un épisode par jour. Les séquences ne sont tournées qu’une seule fois, par quatre caméras simultanément, et le montage s’effectue immédiatement en régie par le réalisateur. Je comparerais la confection d’un soap à une chorégraphie réglée au millimètre près d’où toute improvisation est exclue». Plus renfermé que son collègue, Ron Moss est un fervent adepte de la politique de la langue de bois. A cela, une explication probable : Mono fait toujours partie de la distribution de «Top models» alors que Clayton Norcross a plié armes et bagages récemment. «Même si le rythme de tournage est infernal, je ne m’en plains pas, avoue Moss. J’ai fait partie d’un groupe de rock il y a plus de dix ans, Robert Stigwood (producteur de « La fièvre du samedi soir » et de « Grease ») s’occupait de nous, une de nos chansons a même occupé la première place du hit-parade en janvier 1978, mais je détestais l’univers du rock et les énergumènes qui le peuplaient». Interrogés sur la façon dont Hollywood perçoit les comédiens de feuilletons, Clayton Norcross et Ron Moss sont d’avis divergents. «La distinction entre acteur de feuilleton et acteur de cinéma s’atténue de plus en plus», prétend ce dernier. Son collègue soutient le contraire : «Les soaps tiennent du feuilleton radio avec l’image en plus. Les spectatrices les suivent distraitement entre deux corvées ménagères et ne font pas très attention à nous. Comment, dans ces conditions, voulez-vous être pris au sérieux? De plus, producteurs et réalisateurs snobent ou sous-estiment les comédiens apparaissant dans ces feuilletons. D’où la nécessité de ne pas y figurer plus de trois ans SQUS peine de se griller professionnellement». Alors, hors du soap, point de salut? Pas si sûr. Pas tout à fait fourmis, pas exactement cigales non plus, nos deux lascars ont eu la sagesse de ne pas dilapider leurs cachets. Prévoyants, Norcross et Moss envisagent une éventuelle reconversion dans la production ou l’écriture de scénarios, le jour où le monde des soaps se révélera trop étroit à leur goût. Ne leur susurrez surtout pas «Feuilleton, ton univers impitoyable» : ils connaissent la chanson…